Crise du symbolisme

Nous avons vu que la crise actuelle de l’Eglise provient d’une très profonde rupture avec la « théologie de la lumière » qui a dominé les quinze premiers siècles de l’histoire de la spiritualité de l’Eglise. Il est bon de rappeler par la même occasion qu’à cette théologie de la lumière correspond nécessairement le principe selon lequel cette Lumière doit être contemplée, et que c’est donc la contemplation qui doit être placée au sommet de la hiérarchie des valeurs dans l’Eglise.

Ce primat absolu de la contemplation des vérités divines est rappelé avec autorité par le Concile Vatican II en sa constitution sur la Liturgie: « Car il appartient en propre à celle-ci [l’Eglise] d’être à la fois humaine et divine, visible et riche de réalités invisibles, fervente dans l’action et adonnée à la contemplation, présente dans le monde et cependant en chemin. Mais de telle sorte qu’en elle ce qui est humain est ordonné et soumis au divin ; ce qui est visible à l’invisible ; ce qui relève de l’action à la contemplation… » (SC). Ce primat que le magistère pérenne a toujours voulu donner dans sa spiritualité à la contemplation est la réponse de l’Eglise à l’enseignement du Christ: « Primum quaerite Regnum Dei… », « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît… » (Math. 6, 33). Cette supériorité de la contemplation sur l’activisme est encore rappelé au cours de l’épisode de Marthe et Marie dans l’évangile selon saint Luc, au cours duquel le Christ affirme que contempler le Seigneur et écouter sa Parole est « l’unique nécessaire » (Luc 10, 38-42). C’est pourquoi l’Eglise a toujours vu dans la vie contemplative (à laquelle sont appelés non seulement les moines, mais encore tous les fidèles chrétiens, chacun selon leurs possibilités) la source et le sommet de toute la spiritualité; toutes les activités, si nobles et si nécessaires soient-elles (l’exercice de la charité à l’égard des pauvres et du prochain, les formes multiples d’engagement social ou politique, etc) doivent être soumises à ce primat de la contemplation et en quelque sorte en découler naturellement pour ne pas sombrer dans un activisme vain et stérile. Or, toute vraie Liturgie est contemplative et mystique dans son essence. Contemplative, par l’ensemble des ses caractéristiques rituelles (le silence, l’orientation du prêtre et de l’assemblée vers l’Orient, le chant grégorien, le hiératisme et le calme des gestes rituels exprimant la sérénité intérieure…); mystique, par sa finalité, puisque la contemplation débouche sur l’union à Dieu par la sanctification, que les Orientaux nomment « divinisation », qui est le véritable objectif de la vie spirituelle.

A partir du Moyen-Age finissant et au moment de l’apparition de la modernité occidentale (fin XIIIe, XIVe siècle), l’Europe occidentale voit apparaître en son sein une très grave crise métaphysique. On lira ou relira à ce sujet avec profit La crise du symbolisme religieux de Jean Borella, ouvrage dans lequel l’auteur met en exergue la véritable nature de cette crise spirituelle; celle-ci, en effet, réside dans la perte progressive de la compréhension du symbolisme sacré, par lequel les réalités cosmiques (en particulier la lumière solaire) étaient compris comme des symboles puissants capables d’évoquer, par le biais de l’analogie, les mystères divins. Or, on va le voir, ce symbolisme sacré est le fondement même de toute la symbolique liturgique: perdre la compréhension de la nature essentiellement symbolique des réalités qui composent l’Univers visible, c’est, du même coup, perdre la signification même de la symbolique liturgique et donc perdre la spiritualité authentique et véritable qui seule permet d’établir une juste relation avec le Dieu vivant. Dès lors qu’elle n’est plus le canal par lequel les vérités mystiques illuminent la vie intérieure du chrétien, la Liturgie entre dans un lent mais inéluctable processus de décadence, la perte de la compréhension du symbolisme sacré entraînant une série de réactions en chaîne qui aboutissent finalement au démantèlement pur et simple de la Liturgie auquel nous assistons depuis cinquante ans. Cette décadence s’effectue selon deux phases bien distinctes:

• une première phase, lente, de « rigidification » (XVIe – XXe siècle). Le sens profond des rites sacrés se perd, mais les autorités ecclésiastiques, pratiquant ainsi une forme « d’acharnement thérapeutique », maintiennent extérieurement les rites par ce que l’on pourrait appeler la « politique du corset »: c’est l’œuvre réformatrice de saint-Pie V qui, à la suite du Concile de Trente et souhaitant réagir aux erreurs protestantes, codifie le rite de la Messe à l’aide de rubriques décrivant chaque geste en détail. Certes, cette politique rend possible la survivance au cours des siècles qui suivirent de quelque chose de cet « ethos » liturgique traditionnel; mais sa faiblesse tient dans le fait que cet ethos ne survit qu’extérieurement; déjà, le rite, dont le sens profond n’est plus compris à la lumière de la théologie mystique, n’apparaît plus que comme un ritualisme purement formel, mécanique, et qui donc n’est plus vécût que comme une pénible contrainte; c’est dans ce contexte rituel appauvri et spirituellement anémié que va se développer une religiosité qui se réduit bien souvent à un pur conformisme social, puritain et moralisant, qui se satisfait de l’observance extérieure de rituels accomplit pour eux-mêmes et non pour les vérités mystiques auxquels ils donnent théoriquement accès; on a là toutes les caractéristiques de ce « catholicisme bourgeois », conservateur sans réellement être traditionnel, si typique du XIXe et du début du XXe siècle. C’est hélas trop souvent ce type de catholicisme que l’on trouve aujourd’hui encore dans certains milieux dits « conservateurs » ou « traditionalistes ».

• une seconde phase, plus rapide elle, d’effondrement (1965-?). Ce « catholicisme bourgeois », formaliste et moralisateur, fait apparaître le christianisme comme un moralisme inhumain, et donc le rend détestable. La génération de mai 1968, avide de liberté et d’hédonisme, rejette en masse ce modèle qui n’était déjà plus qu’une sinistre caricature du véritable christianisme. Hélas, on peut dire que « le bébé fut jeté avec l’eau du bain »; ce ne fut pas seulement en effet le ritualisme froid et mécanique qui fut rejeté, mais aussi le rite lui-même, et avec lui, toutes les richesses théologiques et mystiques auquel il donnait accès. C’est alors que s’opéra le cataclysme dont nous subissons aujourd’hui encore les conséquences, à savoir la disparition pure et simple, dans la quasi totalité des diocèses, de la liturgie romaine que le Concile Vatican II entendait pourtant restaurer dans sa pureté originelle. Alors que la célébration orientée vers la Lumière matinale exprimait la nature profondément contemplative et eschatologique de la liturgie, la généralisation de la « messe face au peuple » consacre la disparition pure et simple, dans les célébrations, de la notion de contemplation, et le remplacement de l’eschatologie chrétienne traditionnelle, fondée sur l’attente du retour du Christ glorieux à la fin des temps, par un millénarisme matérialiste et progressiste proclamant l’avènement ici et maintenant d’une société « du bien-être », utopique et égalitaire. La contemplation de la Vérité chrétienne comprise comme objective est remplacée par un sentimentalisme pur, dans lequel le sujet s’enferme dans une forme de « narcissisme pseudo-spirituel », tout entier soumis à l’émotivité et à la dictature du subjectivisme et du relativisme. Dès lors que l’effondrement de la liturgie est acquis, c’est la totalité du corps ecclésial -y compris dans ses dimensions magistérielles, doctrinales et pastorales- qui entre à son tour dans un processus de décomposition de plus en plus rapide et prononcé. C’est la situation à laquelle tous les catholiques sont confrontés aujourd’hui.

Dès lors, il apparaît qu’il ne reste plus à l’Eglise que deux alternatives : laisser la Liturgie dépérir en poursuivant son démantèlement, allant dans le sens d’un appauvrissement toujours plus grand des rites et donc de la spiritualité qu’ils portent, ce qui ne pourra que rendre l’Eglise toujours plus anémiée et infidèle à sa nature profonde; ou bien, restaurer de manière intégrale toute la riche signification théologique et mystique des rites sacrés légués par la Tradition, condition indispensable à une « revivification » spirituelle de l’Eglise de l’intérieur, revivification sans laquelle aucun renouveau réel du christianisme ne sera possible, tant en Europe occidentale que dans le reste de l’univers catholique.

S. N. de Pro Liturgia.

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