La théologie de la lumière

Il est urgent, alors que l’Eglise apparaît aujourd’hui aux yeux de nombreux observateurs comme étant au bord de l’effondrement, d’analyser les causes profondes qui nous ont amené à la débâcle liturgique, doctrinale, et pastorale actuelle. Il apparaît en effet de plus en plus évident, au fur et à mesure que la crise de l’Eglise déploie toute son étendue, que cette crise provient d’un très profond effondrement de la spiritualité dont les racines sont à rechercher dans le Moyen-âge finissant et aux débuts de l’ère dite moderne.

Depuis les origines du Christianisme et jusqu’à la fin de la période médiévale, la foi chrétienne était conçue, non pas comme un simple « sentiment religieux » subjectif, mais comme une adhésion à une réalité, à la Vérité, par nature immuable et objective. Pour les Anciens, Dieu était la réalité suprême, le Créateur des mondes visible et invisible, le grand ordonnateur de la course des astres dans l’Univers et de toute la Création; l’homme pouvait ainsi parvenir à la connaissance de Dieu par deux voies: la Foi dans les vérités révélées, d’abord; mais aussi par la contemplation du réel, du Cosmos, de la nature, l’activité rationnelle étant ainsi intégrée dans la recherche du Logos divin. Cette contemplation, loin de se limiter, comme le fera plus tard le scientisme moderne, à une connaissance purement matérialiste et utilitariste de la matière, reconnaissait au réel une dimension symbolique et métaphysique, intégrant donc l’ensemble de l’Univers dans une vision sacrale du monde. L’une des manifestations de cette adhésion radicale au réel dans toutes ses dimensions (matérielles comme spirituelles) était la « théologie de la lumière », déjà portée par les Pères des premiers siècles, et qui a dominé toute la théologie médiévale occidentale (et orientale encore de nos jours), déterminant la forme et les dimensions des édifices sacrés. Pour cette sublime théologie, la lumière naturelle (lumen, en latin) ne se réduit pas à être un simple phénomène purement physique, mais est aussi et surtout un signe métaphysique qui exprime la Lumière divine (Lux) dont l’importance est absolument fondamentale dans la foi chrétienne, en particulier dans la théologie de l’apôtre Saint Jean: « Dieu est Lumière; en Lui, il n’y a point de ténèbres » (1 Jn 5). Dans la théologie johannique, puis patristique et médiévale, la lumière naturelle, créée par Dieu, est une manifestation divine, une théophanie. En la contemplant, il y a quelque chose de la Lumière ineffable de Dieu que nous contemplons. En outre, en contemplant un phénomène réel et observable empiriquement, la foi ne peut pas dégénérer -comme elle le fera plus tard- en sentimentalisme subjectiviste, puisqu’elle s’appuie sur le réel objectif et tel qu’il nous est donné pour atteindre la plus haute mystique. De ce fait, comme le prouvent les témoignages les plus anciens, la liturgie chrétienne, tant en Occident qu’en Orient, était quasi-systématiquement orientée vers le Soleil Levant, symbolisant le Christ ressuscité, Lumière du Monde, revenant dans la gloire à la fin des temps. Non seulement tous les édifices sacrés ou presque étaient orientés, mais le mur absidial des églises romanes puis gothiques était souvent percée d’une fenêtre pour laisser rentrer à flots dans le sanctuaire la lumière du matin, pendant que se déroulait le sacrifice eucharistique. Il serait trop long de recenser, en outre, toutes les allusions à cette théologie de la lumière dans les textes liturgiques médiévaux. Prenons à titre d’exemple les paroles de la magnifique hymne grégorienne Lucis Creator optime, attribuée au pape S. Grégoire le Grand (VIe – VIIe s.) et toujours chantée aujourd’hui lors de l’office des Vêpres:

Dieu bon, Créateur de la Lumière, qui avez produit le flambeau des jours / Vous avez préludé à l’origine de ce monde, au premier jour, cette lumière qui jusqu’alors n’avait pas brillé…

Du fiat lux de la Création primordiale, par lequel Dieu, au commencement des siècles, fit passer l’univers du néant à l’existence, à la Lumière mystique et intérieure apportée par le Christ lors de la Révélation chrétienne, il y a une remarquable et évidente continuité. Le Christ, en effet, est le nouvel Adam d’une nouvelle Création, lui qui nous appelé des ténèbres à son admirable Lumière (1 Pierre, 2, 9), lumière de sa vie et de sa résurrection, lumière de sa Parole et de son enseignement, et, finalement, lumière de son Etre même. Cette correspondance intime entre la lumière cosmique et solaire, la lumière liturgique des cierges, et la lumière intérieure et spirituelle, est également soulignée par les Orientaux, qui chantent à la fin de la Divine Liturgie un chant d’action de grâces qui commence par ces paroles: « Nous avons vu la vraie Lumière, nous avons reçu l’Esprit céleste, nous avons trouvé la foi véritable… ». On le voit, la théologie de la lumière est absolument centrale dans toute liturgie authentiquement chrétienne. On mesure alors la véritable catastrophe spirituelle qu’a été à partir de la soi-disant « Renaissance », la perte du sens de cette symbolique splendide, et plus encore la généralisation en Occident de la « messe face au peuple », qui, en tournant littéralement le dos à l’Orient d’où jaillit la lumière, est la négation même de toute théologie liturgique un tant soit peu sérieuse et profonde. Nous reviendrons sur les modalités de cette crise et ses conséquences.

S. N. de Pro Liturgia

Crédit photo: Communauté Saint Martin

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